Théories critiques du film paru récemment sous la direction de Edouard Arnoldy, Cécile De Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou.
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Paru aux Presses universitaires de Rennes, Théories critiques du film est un ouvrage collectif dirigé par Édouard Arnoldy, Cécile de Coninck, Mathilde Lejeune, Matthieu Péchenet et Sonny Walbrou. Prenant appui sur Walter Benjamin et Siegfried Kracauer, les auteurs interrogent ce que les théories critiques apportent, méthodologiquement, à l’écriture de l’histoire du cinéma et à l’analyse des films, en alternant mises au point conceptuelles, études de cas et rencontres.
Théories critiques du film est le fruit d’un travail collectif au long cours, nourri de recherches et d’échanges académiques. Il vise à promouvoir une réflexion critique au cœur des études cinématographiques. Le volume porte la marque du pluriel, et pour cause : il tient ensemble des filiations proches de l’École de Francfort et des penseurs qui déplacent la focale vers le cinéma comme médium technique et expérience historique. Kracauer et Benjamin en sont les pôles attractifs : l’un pour la manière dont le film, en tant que dispositif photographique, expose une réalité matérielle et ses détails souvent relégués ; l’autre pour les rapports entre technique, perception et politique, ainsi que pour cette figure du « chiffonnier » qui réapprend à lire les rebuts de l’histoire.
L’ouvrage propose des textes qui cadrent certaines notions (réification, estrangement, fantasmagorie, effrangement des arts, ambivalence de la technique), mais il comporte aussi des analyses filmiques et des objets très différenciés, allant du cinéma classique hollywoodien (King Vidor) au film-essai (Pier Paolo Pasolini, Mauricio Kagel), de l’expérimentation documentaire (Éric Pauwels, Johan van der Keuken) au film ethnographique (Luc de Heusch) et institutionnel (Charles Dekeukeleire). L’ensemble ne cherche pas à aplanir ces terrains sous une même grille, mais à éprouver ce que des outils critiques permettent de voir.
Le lecteur ne peut que noter la volonté des auteurs de s’appuyer sur une logique d’aller-retour : la théorie gagne en précision au contact des œuvres, et les films gagnent en relief lorsqu’on les lit à partir de concepts capables de nommer l’aliénation, la distraction de masse, la transformation des rapports humains en rapports entre choses ou encore la manière dont l’industrie culturelle fabrique des évidences. À travers Kracauer, par exemple, se dessine une attention au visible comme terrain d’enquête : l’appareil enregistre aussi ce qui échappe à l’intention, et cette part non maîtrisée devient un enjeu critique plutôt qu’un défaut. À travers Benjamin, la technique s’extrait du seul contexte : elle est une force qui modèle la sensibilité et peut, selon les usages, servir la domination ou ouvrir des possibilités de réappropriation collective.
Théories critiques du film se prolonge dans ce que le volume nomme des « rencontres » : des textes, entretiens et prises de parole de et avec Claire Angelini, Arnaud des Pallières, Philippe Bazin, Boris Lehman et Bruno Tackels. Ce choix inscrit la réflexion dans des pratiques contemporaines (cinéma, photographie, travail sur les archives) où l’attitude critique apparaît comme une manière de faire, de cadrer, de monter, de diffuser, de refuser certaines normes industrielles. Le livre met ainsi en valeur des démarches qui interrogent la visibilité des « vaincus de l’histoire », les politiques de la mémoire, la place des invisibles, l’usage des images d’archives ou encore la persistance d’un art du récit et de la flânerie.
Enfin, le volume se caractérise par son refus de traiter la modernité technique comme une insignifiance. Il s’autorise des déplacements vers des symptômes contemporains (remploi, obsolescences, usages du bug ou du glitch, recyclages de matériaux culturels) pour montrer que les catégories de réification, de fantasmagorie et d’aliénation n’appartiennent pas au musée des idées. Elles deviennent des instruments pour lire ce que les images font aujourd’hui, ce qu’elles masquent, ce qu’elles révèlent malgré elles et comment des formes peuvent produire de la distance, de l’étrangeté, une capacité à reprendre la main sur le sensible. Au fond, les auteurs soutiennent que penser le film, c’est penser ensemble la technique, la politique et les formes. Et ils le font souvent brillamment.